Jean Marc Lange

« Ma préoccupation première est de peindre ce monde secret qui se développe en moi lentement et que j’entrevois parfois au travers d’une peinture qui n’aurait que la volonté d’être elle même, avec ses faiblesses et ses réussites ».

Prix de Rome en peinture en 1965, Jean Marc Lange s’installe à la Villa Medicis pour trois années déterminantes. En Italie, l’artiste rencontre Balthus et s’imprègne d’une atmosphère qui sera le sujet même de sa peinture pour toujours. Des places, terrasses, jardins et bords de mer émanent un imaginaire qui ne cessera de se façonner avec le temps. Profondément contemplative, la peinture de Jean Marc Lange est « une idée et un idéal ».

Lettre de Jean Marc Lange à Jean-Marie Cupillard

Saint-Ortaire, 30.8.19

Cher Ami,

Le charme, le silence de cet endroit, et les peintures que j'élabore depuis quatre semaines à Saint-Ortaire m'ont détourné de la promesse que j'avais faite concernant le texte que vous me demandiez.

Votre lettre me la rappelle.

Si parler de soi n'est guère chose facile, que puis-je dire alors de la peinture que je fais ?...

Je dirais malgré tout qu'elle se nourrit en partie des souvenirs qui me restent d'un séjour de cinq années en Italie, ce pays dont j'ai décidé qu'il serait ma seconde patrie et que j'ai découvert à l'âge de vingt ans venant de ma Normandie natale via Paris.

Comme vous le savez, c'est un premier Grand Prix de Rome de peinture qui décida de mon installation à la Villa Medicis à Rome pour quelques années.

C'est sans doute de cet endroit qu'il me fut permis d'entreprendre réellement de tenter de pénétrer l'univers secret et difficile de la peinture, et ce, dans l'entourage direct du peintre Balthus dont je découvrais l'œuvre et qui fut pour moi, plus qu'un maître, un exemple, et un ami.

L'Atelier que j'occupais alors se situait dans une aile de la Villa Medicis donnant sur les jardin immenses qui s'étendaient entre la Trinita dei Monti et le pincio.

Le bruissement des fontaines, les longues allées des jardins inondées de lumière, le mystère de leurs ombres portées, les domestiques, les jardiniers sur de grandes échelles à l'entretien des haies, les têtes de faunes au détour d'une allée, les nuits lumineuses et sans fin, tout cela au rythme d'une vie lente et sereine constituait un terrain d'observation en même temps qu'un lieu privilégié de méditation.

Les peintures que je faisais alors, m'ont ammené à aborder les thèmes suivants, les plages d'Ostie, les Terrasses Romaines, les jardins enfermés, et actuellement, les jardins sur la mer, thème de notre exposition en novembre.

Bien que ne vivant plus en Italie depuis 1970, de fréquents voyages dans ce pays m'entretiennent dans une vision émotionnelle et ont été nécessaires pour les peintures les plus récentes faites à Paris.

Je ne peins d'ailleurs jamais sur le motif ni même d'après des notes. Toujours par le souvenir, pour deux raisons, parce qu'il idéalise une réalité vécue, et qu'il favorise une expression et une conception mentale de la peinture.

La mise en scène d'un tableau me fascine et si je souhaite qu'elle se transforme à chaque séance de travail, aussi bien dans le sens de son organisation que de sa désorganisation c'est pour installer un univers ambiant qui lui seul détermine ce que je considère être l'achèvement du tableau. «

L'Achèvement du Tableau» qui n'est souvent que le point de départ d'un autre tableau.

Voilà Cher Ami, ce que je crois pouvoir expliquer de mon travail. Bien qu'il y ait une grande part d'instinct dans celui-ci et à tous les degrés de son application.

En vérité la peinture est un plaisir, que l'on s'impose, un but peut-être, une ambition sans doute, elle est surtout à mon sens un combat à livrer à soi-même, un moyen d'apprivoiser comme pour témoigner une réconnaissance d'avoir eu à contempler le monde et ses richesses.